Réalisatrices Équitabless

Le temps des chenilles (2016) réalisé par Catherine White © Adrien Baudet

La réalisatrice Diane Létourneau © Coll. Cinémathèque québécoise

Pour l’amour de Dieu (2011) réalisé par Micheline Lanctôt © Marlène Gélineau-Payette

Carnet d’un grand détour (2012) réalisé par Catherine Hébert © Marc Roger

Alice au pays des gros nez (2003) réalisé par Nicole Giguère © Jose Heppell

Parité et talent

À Réalisatrices Équitables, on ne travaille pas avec des émotions, mais avec des chiffres. Ce qui nous intéresse, c’est la raison. Le débat sur la place publique, surtout télévisuel, n’a pas été notre créneau. La preuve : on ne nous invite jamais à TLMEP ni à toutes ces émissions où des personnes racontent leur expérience personnelle comme s’il s’agissait de la vérité absolue. Dans ces émissions, des vedettes se sont exprimées sur la parité. Quand elles étaient des femmes, elles ont souvent exprimé leur honte anticipée à être choisies à cause de la parité. Quant aux hommes, ils ont souvent fait sentir leur désaccord sur le mode sarcastique.

Mais cela ne change rien aux chiffres. Et les seuls arguments valables dans le débat sur la parité, ce sont les chiffres. Au fil des années, les chiffres ont été nos meilleurs alliés à Réalisatrices Équitables, avec toute leur désolante réalité et leur florilège de sous-entendus que nous n’avons jamais eu besoin de nommer, car ils étaient implicites: premières de classes reléguées aux oubliettes, destins déviés, talents réduits au silence, carrières brisées. Quand on compare le nombre très élevé de femmes dans les écoles de production au nombre très bas de femme qui ont réalisé un long métrage ou une série télé, nous sommes devant des faits. Des faits accablants : investissement dans des études qui n’ont rien donné, carrières très courtes ou qui n’ont jamais vu le jour, travail acharné sans salaire.

Au fil des années, quand nous avons rendu ces chiffres publics, ils ont suscité toutes sortes de réactions. On nous a accusé de les avoir inventés – même quand ces chiffres provenaient d’institutions – on a insinué qu’il y avait des erreurs de calcul, puis on nous a demandé de cesser « d’assommer tout le monde » avec nos chiffres. Bref, nous avons entendu tous les arguments contre la parité. Cela démontre à quel point des changements structuraux importants sont en marche dans notre société. En bout de ligne, toutes ces réactions se résument à la peur du changement. Oui, le monde change.

C’est à partir de ces chiffres, rapportés par des milliers d’études initiées par des centaines de groupes de femmes ou de scientifiques à travers le monde depuis 30 ans, que les institutions qui financent les arts médiatiques au Québec et au Canada ont pris la décision de mettre en place des mesures visant la parité 1. L’une des études les plus percutantes est celle de l’Unesco, où l’on apprend que les statistiques entourant les femmes qui créent la culture nationale – je dis bien « créer » et non pas « gérer » – sont semblables partout dans le monde. En effet, partout dans le monde, les femmes étudient massivement la culture dans les établissements d’enseignement supérieurs, avec des pics allant jusqu’à 87%, mais cette tendance ne se confirme pas dans le monde professionnel en termes de progression de carrière. Cela est vrai autant au Canada que dans des pays en voie de développement, ou dans des pays qui ne respectent pas les droits des femmes.

La création de la culture est un des derniers métiers traditionnellement masculins. Contrairement à d’autres secteurs d’activité, le monde des arts n’a jamais été modernisé par la discrimination positive, ce coup de pouce qui a fait changer nos sociétés pour le mieux, et en bout de ligne pour les deux sexes. Grâce à ces mesures, la culture, l’art, le patrimoine et la mémoire seront, du moins au Québec et au Canada, dorénavant crées aussi par la moitié féminine de la population. À partir de maintenant, les hommes ET les femmes auront le privilège de témoigner de leur époque, de leur réalité personnelle, de leurs illuminations, de leur imagination, de l’histoire de leur pays, ou de leurs fantasmes.

Le nouveau monde

Après 12 ans de travail acharné à Réalisatrices Équitables, j’estime que les efforts fous, parfois délirants, de dizaines d’entre nous, ont porté leurs fruits. Peut-être ces fruits sont-ils encore verts, mais ils sont tout de même prêts à livrer leur chair et leur jus dans les prochaines années. C’est un long chemin parcouru par les femmes créatrices depuis les 50 dernières années. L’univers des femmes au cinéma a été très graduellement dévoilé. Il y a eu d’abord l’imaginaire très ancré dans les luttes féministes et sociales, issu du studio des femmes de l’ONF. Puis les imaginaires rares, étouffés dans l’œuf, des femmes cinéastes sacrifiées de la génération X, dont j’ai fait partie. Mais, depuis une dizaine d’année, un certain renouveau s’est fait sentir : toujours aussi peu de femmes ont accédé à la production de long métrage, mais on a davantage parlé d’elles dans les médias, on leur a donné de meilleures places dans les festivals, et surtout, elles ont duré plus longtemps qu’un seul long métrage. Elles ont pu créer un corpus de plusieurs œuvres.

Et aujourd’hui, tout change : les chiffres de la SODEC et de Téléfilm depuis les mesures adoptées en vue de la parité le démontrent. Voici venu le temps pour toutes les réalisatrices, de tous genres, talents et trajectoires, de prendre la place qui leur revient : leur juste place. Pas plus, mais pas moins non plus. Bien sûr, il y aura des femmes cinéastes pour tous les publics. Certains diront médiocre, certains diront génial, certains diront moyen. Mais il en a toujours été ainsi pour les hommes, et il en sera de même pour les femmes. Comme le disait si bien Coline Serreau, notre inspiratrice de la première heure : « quand il y aura autant de crétines que de crétins dans les postes de pouvoir, on saura que l’égalité est atteinte ».

Le portail DAMES DES VUES se veut un geste militant pour répondre à des arguments entendus tels que : comment allons-nous faire la parité si il n’y a pas assez de femmes qui font des films ? C’est vrai, il y a moins de femmes qui font des films. Mais notre portail présente plus de 200 d’entres elles, issues du documentaire, de la fiction, des nouveaux média et des séries télé ou web. Et il ne s’agit que de la pointe de l’iceberg car, durant notre recherche, nous avons compilé pas loin de 800 réalisatrices québécoises, provenant de tous les horizons. Certaines d’entre elles sont nos pionnières, mais elles font encore des films ! Et plusieurs d’entre elles ont réalisé au moins trois courts métrages. Parité est synonyme de découverte de nouveaux talents cachés. Loin de baisser le niveau de qualité de notre paysage médiatique, la parité le rehaussera, car si vous fouillez de plus près dans ce portail, vous découvrirez des dizaines de réalisatrices qui ont gagné des prix, et dont les films ont été sélectionnés en compétition officielle dans les grands festivals internationaux. Vous cherchez une réalisatrice de talent ? En voici plus de 200, et leur nombre ne cessera de grandir au fil des années.

Oui, le monde change. Voici le nouveau monde. Bienvenu dans l’univers de DAMES DES VUES. Et pour en finir avec les chiffres, jetez-y un dernier coup d’oeil. Ils ont beaucoup changé depuis la parité à l’ONF et à Téléfilm, et depuis les mesures instaurées à la SODEC. Merci à tous ceux et celles qui ont fait la parité, des militantes les plus radicales à travers le temps aux dirigeantes et dirigeants des institutions actuelles. Bravo et merci !

Isabelle Hayeur
Présidente Réalisatrices Équitables

1 : Voir les études publiées par Réalisatrices Équitables

Show Buttons
Hide Buttons